Nouveau départ

Nouveau départ

16 octobre, 2014

Cela fait maintenant presque 15 ans que l’on m’amène des chevaux traumatisés ou dits difficiles à dresser. Pendant ces 15 années, j’ai gentiment pris conscience que dresser n’était pas le mot adéquat. Aujourd’hui ce mot, j’en suis sûre, c’est Soigner.

D’apprentie cavalière j’ai été promue enseignante, puis on m’a collé l’étiquette de chuchoteuse alors je suis devenue comportementaliste. Ensuite je suis passée  à observatrice, car je n’ai plus “dressé” ni monté de chevaux pendant plus de deux ans, afin d’expérimenter le recul sur cette approche du cheval et par manque d’envie évident. Grande prêtresse de la liberté, du “sans bride” et de la stabulation libre en communauté, j’ai dû en faire construire une bonne quinzaine en Suisse et ailleurs. Toujours difficile à suivre,  car je ne supporte pas les étiquettes.

La recherche permanente du bien-être et d’une meilleure compréhension des chevaux m’a amenée à les entendre enfin, et surtout  à les comprendre, du moins en partie. Je me suis alors rendue compte des souffrances supportées en silence par la grande majorité des chevaux que je rencontrais. Au rythme de 4 chevaux par semaine,  totalisant environ 200 chevaux par année, tous ou presque souffrant de diverses pathologies physiques, mentales ou émotionnelles, le constat était effarant. Bien sûr, la souffrance concerne chaque être sur cette planète, elle fait totalement partie du bon fonctionnement de toute vie, mais la plupart du temps l’humain peut la crier, la pleurer, demander et trouver de l’aide ou des solutions afin d’avancer, d’évoluer. Les chevaux, eux, ne peuvent pas agir ainsi. Ils sont incapables d’exprimer leurs douleurs pour une bonne raison, c’est qu’ils sont des Proies et fonctionnent à l’inverse des Prédateurs que les humains sont: exprimer une douleur équivaut pour eux à révéler une faiblesse, et donc à se coller une cible sur le dos. Ils ne peuvent pas émettre de son lié directement à une douleur, seulement des sons relationnels, comme un hennissement de panique pour appeler ou rejoindre des congénères. Ils ne montrent que certaines douleurs, et uniquement lorsque celles-ci deviennent soit mécaniques (ex: boiteries), soit insoutenables (ex : coliques). Parfois, ils essaient de les exprimer aux humains qui les côtoient, en prenant simplement la fuite, mais ils sont vite arrêtés par une corde, une rêne, un fil électrique ou une paroi.

Bref, la souffrance silencieuse des chevaux est devenue ma priorité. L’identifier, la comprendre, la faire entendre à leurs cavaliers ou soigneurs. Ensuite nettoyer les “mémoires de douleurs”, afin d’accéder aux réelles douleurs et traumatismes, puis soigner ces derniers avec mes connaissances maigres mais grandissantes. Tout cela en un temps record, limité par un emploi du temps chargé  et dirigé par le portemonnaie, car le temps c’est de l’argent, ou comment soigner un cheval qui a souffert 6 ans dans une posture et le remettre en forme en 2 mois…

Compliqué, c’est le bon mot, mais c’est le challenge que je me donne chaque jour en me levant le matin. Ma spécialité est donc la rééducation des chevaux venant de tous les horizons, du cheval de concours au cheval de compagnie, cependant les gens ont tendance à oublier que j’aime par-dessus tout débourrer de jeunes chevaux sains et sans traumatisme. L’équitation est un art déjà tellement difficile lorsque la justesse, la légèreté et le respect minimum sont recherchés, qu’il en devient vraiment complexe s’’il faut d’abord effacer les mauvaises expériences du passé avant d’enseigner quoi que ce soit.

Cette année, on m’a amené des chevaux tellement difficiles et traumatisés que j’en ai presque eu une overdose. Certains sont actuellement toujours en “soins-rééducation”, ils auront besoin de plusieurs mois pour permettre à certaines contractures musculaires disproportionnées de disparaître et de laisser la place à un corps tranquillisé et sain (Merci à leurs propriétaires de l’avoir compris et accepté). Dans mon processus “nettoyer-soigner-entraîner”, il me manque certaines manipulations qui pourraient permettre de gagner de ce temps si précieux, c’est pourquoi j’ai commencé une formation d’ostéopathe équin afin d’ajouter cet outil à mes autres cartes (et histoire d’embrouiller encore un peu ceux qui me colle des étiquettes). Je ne vois pas comment continuer mon travail d’écuyère-soigneuse-comportementaliste sans cela. J’ai même recommencé à utiliser le filet en bouche (soit en fer et cuivre pour le goût et la salivation, soit en mousse pour la gym), uniquement pour des raisons ostéopathiques de gymnastique buccale, et l’utilise de plus en plus pour soigner des “mémoires de douleurs” et de réelles tensions liées à l’ATM et aux premières cervicales. Un comble pour une anti-embouchure comme moi, mais les résultats sont là ! Dire que M. François Baucher et certains autres avant lui avait compris cela… Evidemment, loin de moi l’idée de redorer l’image du “méchant mors”, mais je ne serai plus aussi catégorique lorsque je verrai monter certains disciples d’une équitation plus juste (ou moins fausse?) avec une embouchure sans blesser les chevaux destinés à être montés (et ils sont nombreux).

Cela m’a remis en confiance, car je trouve ainsi un moyen de monter à cheval tout en soignant certaines pathologies de chevaux qui, quoiqu’il arrive, continueront d’être montés. Evidemment, cela implique que le cavalier accepte de changer sa manière de monter pour s’adapter à cette approche différente. Cette année, les résultats sont indiscutables : bouches et dents guéries, tendons comme neufs, dos remontés, vieilles blessures guéries, verrues disparues, ulcères partis ; voici les fruits de ces deux dernières années de recherches de soins-nettoyages-rééducation au sol et montée.

Je me suis faite un raison, les gens ne vont pas arrêter de monter à cheval, du moins pas avant longtemps, alors j’ai le choix entre rester du côté des “amis-convaincus-laissons les chevaux tranquilles”, ou passer dans le camp des cavaliers qui s’interrogent et agissent de manière différente, en prenant en compte la logique du cheval, l’approche relationnelle, mécanique et émotionnelle. Je vais donc cesser de prêcher des convaincus du bien-être du cheval et de sa liberté pour me remettre en selle (et en boxe), afin d’aller semer des graines là où les chevaux en ont le plus besoin. Pour cela je vais avoir besoin de votre soutien, souhaitez-moi la force et la motivation, car je vais au-devant d’un monde un peu effrayant, celui de l’équitation d’aujourd’hui, contemporaine ou moderne comme vous préfèrez.

Esh Pewa

Virginie Bernhard

7 Responses to “Nouveau départ”

  1. Zohra

    Je suis heureuse de savoir qu’il y a des gens comme vous, dans le sens, des gens bon, du coeur et de l’esprit, je vous remercie de ce que vous faite pour le monde, pour les chevaux exactement, mais cest un grand pas pour la planètes, et sachez une chose, ce que les gens peuvent dire sur vous, ou qu’il vous colle une etiquette comme vous dites, la jalousie fais beaucoup de malheursMettez dans ce monde … pensez au gens qui vous encourage, qui vous aimes, nourrissez vous de sa, je suis sur que vous le sachez deja :)

    Que Dieu vous bénisse ma chère sauveuse <3

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  2. Smolik

    Un vent souffle sur le monde du cheval, et quel vent! Heureuse de voir que des personnes comme vous ne perdent pas leur sensibilité et cherche à comprendre cet animal sans le dénaturer. Je suis une jeune enseignante qui a arrêter d’enseigner depuis 1 an après mettre battue avec mon ancien employeur. Je souhaitai avoir une approche respectueuse pour ma cavalerie, sans mors, sans cravache, sans tension, sans domination. Mais je me suis heurté au monde traditionnelle de l’équitation. Alors, j’admire les personnes comme vous qui donnent leur énergie, leur amour au profit de cet animal si malmené. Bravo à vous, bravo pour votre courage et votre détermination. Et je vous souhaite le meilleur pour le devenir de vos projets.

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  3. Colcombet

    Bonjour,
    Votre travail et votre commentaire sur votre travail m’émeut beaucoup, je suis enseignante de formation et me suis intéressée à l’éthologie équine avec quelques stages à la cense en France avec Andy Boost que j’admire;Je suis très admirative pour votre parcours et vous souhaite vraiment tout le meilleur dans votre projet;BRAVO et MERCI pour les chevaux, il y a tant à faire!

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  4. karine

    comme en méditation, il ne sert à rien de méditer seul dans son coin, mais cela prend tout son sens lorsqu’on devient capable de le faire au sein du monde et de tous……. voilà à quoi me fait penser ta quête! elle est difficile mais riche de sens et de valeur… aussi, bien sur, nous sommes nombreux derrière toi, à te suivre dans ce beau et difficile chemin…qu’il te soit favorable!
    et comme criaient les pelerins pour s’encourager :
    Ultréïa!

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  5. Céline

    Bravo Virginie pour ton implication sans faille envers les chevaux.
    Je t’admire et souhaiterais pouvoir aider les chevaux comme tu le fais, je n’en ai malheureusement pas du tout les compétences, mais peut être un jour…

    Je pense que ta décision de retourner dans les manèges pour semer les graines du changement est la bonne solution, car cela permettra de faire évoluer petit à petit les mentalités!

    Belle suite à toi et j’espère te revoir à une prochaine occasion :)

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  6. Denise Perren

    Salut Virgine,
    Je te félicite de ta démarche sur des sentiers peu battus. On voit que tu fait cela avec toute ton âme en communion avec celle des chevaux. Ils ont vraiment besoin de personne comme toi, en cette ère soit disant moderne où les chevaux ne sont considérés que comme des moyens pour flatter les égos des humains. Ils sont bien souvent martyrisés avec l’assentiment de tous dans les concours, embouchures traumatisant leurs bouches, cravaches infligeant des hématomes impressionnants dans leurs chairs. Que dire encore de la pratique sportive équestre actuelle qui ne devrait plus même s’appeler équitation….
    Bravo et à bientôt

    Denise

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